Rencontre avec Etienne Jaumet, figure de proue de la scène électronique

Rencontre avec le musicien Etienne Jaumet, auteur du dansant "Du cortex à l'iris" sorti le mois dernier chez Versatile. Le saxophoniste et compositeur de musique électronique revient sur sa carrière à la longévité phénoménale, ses influences et son amour du live. 

Peux-tu nous parler de tes influences musicales qui ont inspirées ton dernier album « Du cortex à l’iris » ?

Alors, comme souvent à vrai dire, je ne réfléchis pas à grand-chose avant de faire un album. J'avais des envies, comme celle de faire danser les gens. Et puis moi j'ai toujours été plutôt fasciné par les sons un petit peu EBM des années 90, en Belgique notamment. On sentait dans la musique de club une influence de la new wave et, en même temps, quelque chose un peu dur avec une pointe de techno, mais pour faire danser. Voilà, c'étaient juste des envies. Je n’avais pas d'influences particulières si ce n'est que de mélanger des sons avec des basses tranchantes et des rythmiques un peu martiales.

« Du cortex à l’iris » : quelles images mentales te sont venues en créant cet album ? Et quelle place occupe le cinéma dans ta musique ?

C'est vrai que, quand je fais de la musique, j'aime bien évoquer des horizons, des images ou des sensations un petit peu cinématographiques. C'est plus fort que moi. Je ne sais pas, ça sort comme ça. J'ai besoin que la musique évoque des ambiances. Mais j'ai l'impression d'avoir toujours fait ça. Alors, cet album, est-ce qu'il est vraiment différent des autres ? Est-ce qu'il y a une évolution ? En tout cas, elle est insidieuse et je resterai toujours un peu marqué par la musique de films. C'est dans mon ADN.

On imagine ton amour du live après avoir parcouru les scènes des 4 coins du globe, en foulant même le stade de France avec les Red Hot Chili Peppers ! Quelle place as-tu laissé à la dimension live dans tes créations musicales une fois en studio ? Autrement dit, pour toi, s’agit-il d’espaces radicalement différents ou bien s’agit-il de mondes interconnectés ?

Pour moi, concevoir la musique, c’est-à-dire la composition, et le rendu en live, et bien c'est la même chose. C'est le même processus. J'ai toujours voulu que ce soit une recherche personnelle liée à la spontanéité. Je me suis rendu compte que j'étais plus fort dans l'instant, je préfère les compositions spontanées à l'écriture traditionnelle. Du coup, j'ai toujours enregistré mes morceaux en même temps que je les composais. C'est donc quelque chose que j'ai développé depuis le départ. Mon matériel change, alors je réinvente un petit peu à chaque fois aussi ce qui redéfinit ma façon de composer et de jouer en live. En tout cas, il n’y a pas de différence, c’est-à-dire que je compose exactement de la même façon que je joue en live. Mais du coup, mes lives ne ressemblent pas tant à mes enregistrements et vice-versa. Il y a des choses que j'essaie de faire évoluer, elles ne sont pas les mêmes à chaque fois que je joue. Donc voilà, il faut considérer un enregistrement comme une espèce de photographie de ce que je joue, et le live comme quelque chose d’un peu unique. 

On te retrouve sous les étiquettes « techno spectrale » et « jazz cosmique ». Les adjectifs qui suivent ces deux noms sont-ils placés là pour atténuer des genres non-assumés ou bien est-ce parce que « musique electro » serait trop réducteur pour te définir ?

Alors, il faut savoir que je n'ai aucun a priori sur les étiquettes, elles varient d'un journaliste à l'autre ou d’un pays à l’autre. Donc si je commençais à m’agacer là-dessus je n’en serais pas sorti ! Parce qu’après tout, déjà, j'aime toutes les musiques ! Je me sens donc pas agressés qu'on me considère « techno », « electro », « krautrock » ou, je ne sais pas, « jazz ». Tout ça, ce sont des styles que j'aime bien. Je ne cherche pas forcément à aller dans cette direction-là mais certainement qu’il y a un petit peu de tout ça en moi. En réalité, disons que ça dépend plus de la personne qui m'attribue ces étiquettes que de moi.

On t’a connu au saxophone dans le duo Zombie Zombie, mais on te sait véritable multi-instrumentiste touche-à-tout qui, dans ta carrière, convoque aussi synthétiseurs analogiques, boîtes à rythmes, le chant et même le thérémine. Ce joyeux cocktail sert-il d’abord ton espace de liberté ou bien ta musique hypnotique ? 

Mon processus créatif est lié aux instruments qui se trouvent autour de moi. Donc, disons que je ne suis pas un très grand instrumentiste. Je joue un petit peu mal de tout, bon, peut-être un peu moins du saxophone. L'idée, en fait, c'est de faire avec mes moyens et avec ce qui m'entoure, au gré de mes trouvailles. J’ai beaucoup acheté d’instruments d'occasion. Parfois, c’est plus ou moins prémédité. Je pense que, le plus important pour moi, c'est de faire à l'inspiration, avec ce qui m'entoure, et pas forcément de préméditer des trucs. Il y a des fois où je me dis « tiens, ce serait bien un son acoustique ». Et puis je fais, j'essaye. Et puis ça marche, et des fois ça ne marche pas. Mais ce qui compte, c'est l'étincelle sur le moment qui fait qu’il se passe quelque chose. Donc, ce matériel, il n’est pas fixe. Il est fixe seulement au moment où j'enregistre.

Tu es programmé à Super Flux, le festival des musiques surprenantes. En tant que musicien avec près de 20 ans de carrière sur les épaules, où te situes-tu aujourd’hui dans ton œuvre vis-à-vis de la musique expérimentale ?

Alors, la musique expérimentale. Bon, évidemment le terme est très large. Je n'ai pas l'impression de faire une musique expérimentale. En tout cas, j'ai l'impression d'expérimenter des choses sur moi, ce qui n’est pas pareil. Peut-être que mot « expérimental » représente quelque chose pour moi, c'est-à-dire que j'aime bien faire de la musique sans trop savoir où je vais. Me laisser bercer par la façon dont je joue, l'ambiance, les surprises. Comme j'utilise les instruments analogiques avec des réglages un petit peu délicats, il se passe donc toujours des surprises, vous allez voir. Donc, ça me permet en fait d'utiliser une forme un peu libre pour jouer. Du coup, j'expérimente vachement dans l'instant, mais ça ne m'empêche pas de beaucoup répéter. Je répète beaucoup pour pouvoir improviser. Donc, l’expérimentation, chez moi, elle est un peu sur ma technique et sur moi-même. Mais « musique expérimentale » me concernant, je ne pense pas. Je ne fais pas la musique de Xenakis ou d’une Eliane Radigue, récemment disparue. Je n'ai pas de concept derrière ma musique, si ce n'est de m'amuser avec mes moyens.

Souhaites-tu ajouter un mot ?

J'aimerais que les gens arrivent justement avec cet état d'esprit de se laisser surprendre. Parce que je suis dans cet état d'esprit-là pendant mes concerts, c'est-à-dire que tout peut changer, la longueur d'un morceau peut changer très variablement. Voilà, je pense que c'est une aventure, mais pas dangereuse hein ! Il faut être ouvert à la surprise, tout simplement. Et puis, comme je fais danser, il faut laisser bouger les pieds et peut-être laisser s'évader la tête.

Propos recueillis par Mathilde Guesdon

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