Marion Cousin, exploratrice de sons et de voix
Rencontre avec la chanteuse et musicienne Marion Cousin qui, avec Eloïse Decazes, collectent et interprètent des chants de la région portugaise du Trás-os-Montes.
Peux-tu nous retracer un peu vos parcours respectifs, à Eloïse et à toi ?
Eloïse fait partie d’un duo qui s’appelle Arlt, créé en 2006 et qui fête donc ses vingt ans. C’est un duo dans lequel elle chante, écrit et compose avec Sing Sing. Elle a également un autre duo avec Éric Chenaux, consacré à un répertoire de chansons traditionnelles françaises provenant de différentes régions. Ils ont sorti ensemble deux albums autour de ce répertoire, essentiellement guitare électrique-voix. Ces disques sont une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de travailler avec elle.
Pour ma part, je forme aussi un duo avec le musicien espagnol Borja Flames depuis 2006. Le duo s’appelait June et Jim, et il a été rebaptisé Catalina Matorral en 2021. Nous avons donc des parcours assez parallèles.
Je me suis intéressée au répertoire traditionnel plus récemment qu’Eloïse. J’ai commencé à découvrir les chants traditionnels de la péninsule ibérique en 2014. À l’époque, j’écoutais beaucoup de musiques traditionnelles du monde entier et je suis tombée par hasard sur des chants du Portugal, plus précisément de la région du Trás-os-Montes, dans le nord-est du pays. Cela m’a donné envie d’explorer davantage les chants de la péninsule ibérique, d’autant que je suis hispanophone et hispanophile depuis longtemps. J’avais très envie de chanter en espagnol et dans les différentes langues de la péninsule. Quand j’ai entendu ces chants, je suis tombée amoureuse à la fois des mélodies et des voix qui les portaient. Il s’agissait d’enregistrements réalisés par des ethnomusicologues et de voix non professionnelles qui m’ont énormément touchée.
C’est ainsi qu’a commencé ce travail de recherche autour des chants traditionnels. Pour l’instant, ce travail s’est décliné en trois chapitres. Le premier était un duo avec Gaspar Claus, autour de chants de Minorque et de Majorque, que nous avons arrangés pour violoncelle et voix. Le deuxième épisode s’est fait avec Kaumwald, un duo de musique électronique composé de Clément Vercelletto et Ernest Bergez (Sourdure). Nous avons travaillé sur un répertoire d’Estrémadure, une région du sud de l’Espagne.
Et pour ce troisième volet, j’ai fait appel à Eloïse Decazes, parce que je connaissais son travail sur les chansons traditionnelles françaises et que je l’aimais beaucoup.
Je voulais travailler sur les chants du Trás-os-Montes et j’avais très envie qu’on chante à deux voix ce répertoire dont tout un pan est polyphonique. Contrairement aux disques précédents, où je ne faisais que chanter et où les musiciens invités jouaient des instruments, j’avais envie de partager le chant, mais aussi de prendre les instruments. Or, à ce moment de son parcours, Eloïse était traversée par le même désir et les mêmes questionnements sur sa place de chanteuse.
Qu’est-ce qui t’a particulièrement attirée dans ce répertoire du Trás-os-Montes ?
Les premiers chants de la péninsule ibérique que j’ai entendus venaient de là et j’ai été bouleversée par les mélodies et par les voix, en particulier celles de plusieurs femmes âgées qui avaient été enregistrées. Je les ai énormément écoutées et j’ai eu envie d’expérimenter cette façon de chanter. Ce sont des voix non professionnelles : des voix qui n’ont pas été transformées par la technique vocale, par les cours de chant, par la scène ou par l’usage du micro. Ce sont des voix enregistrées dans des cuisines, parfois dans les champs, pendant que les chanteuses travaillaient. Certains de ces chants accompagnaient le travail agricole ou domestique. C’est cela qui m’a bouleversée : cette technique vocale très directe. Ce n’est pas une absence de technique — c’est une technique éprouvée par la pratique — mais elle n’est pas façonnée par le métier de chanteuse tel que je le connaissais, moi, qui avais toujours chanté avec un micro, dans un contexte de scène et d’adresse à un public. C’est cette technique vocale qui m’a profondément touchée, ainsi que les sonorités des langues.
De quoi parlent ces chants ?
Dans un premier temps, je découvre le répertoire uniquement à l’oreille. Comme ce sont souvent des parlers régionaux et des enregistrements anciens, il n’est pas toujours facile de comprendre immédiatement les textes. Je suis donc d’abord touchée par les mélodies et les voix. Ensuite, quand je sélectionne les morceaux pour un disque, je me penche davantage sur les paroles. Et dans ces répertoires — comme dans les précédents — il y a beaucoup de chansons qui racontent des violences faites aux femmes et aux enfants : viols, incestes, agressions. Car ça a été toujours été une réalité. Je les ai choisies parce qu’elles me bouleversent et parce qu’il me semble important de continuer à raconter ces histoires. Mais il y a aussi des chansons plus malicieuses ou plus poétiques.
Est-ce que vous restez fidèles aux versions d’origine, ou est-ce que vous vous autorisez à expérimenter ?
Pour moi, il est très important d’être le plus fidèle possible au chant lui-même. Cela concerne la prononciation, les mélodies, les ornementations et même la manière de chanter. J’essaie d’approcher la technique vocale des chanteuses enregistrées. Le désir est de me glisser dans cette voix et de transmettre ces chants. La transmission est vraiment un enjeu central de ce travail. En revanche, tout ce qui entoure le chant — les arrangements, l’instrumentation — est totalement libre. Comme je pars d’enregistrements a cappella, nous avons une grande liberté pour créer un environnement musical contemporain : instruments, effets, traitements sonores. L’expérimentation se situe donc dans la mise en relation entre ces chants pour certains très anciens et des recherches musicales actuelles.
Qu’est-ce que le fait de chanter à deux voix féminines apporte au projet ?
D’abord, cela permet d’explorer les polyphonies. Mais il y avait aussi un enjeu particulier : nos voix se ressemblent beaucoup. On nous l’a souvent dit. J’avais envie de jouer avec cette ressemblance, jusqu’à brouiller les frontières entre nos voix. C’est aussi un pied de nez à certaines injonctions du milieu musical. Dans la chanson ou dans le jazz, on dit souvent qu’il faut avoir une voix unique, reconnaissable entre toutes. Comme s’il n’y avait de la place que pour une seule femme. Nous avons voulu montrer qu’au contraire, la ressemblance peut devenir une force : un mélange de timbres riche et puissant. Nous avons chanté pendant une année entière avant même de prendre les instruments : trois jours par mois passés uniquement à chanter ces chansons. Nous avons travaillé la prononciation, les mélodies, les ornementations… et peu à peu nos voix ont trouvé leur place l’une dans l’autre. En concert, chanter à deux nous donne aussi une puissance vocale nouvelle. On découvre des endroits de la voix qu’on n’atteint pas seule. Et comme nous chantons face à face, cela crée une sorte de boucle d’énergie et d’émotion entre nous.
C’est important pour toi de faire vivre ces chants anciens ?
Oui, c’est d'ailleurs ce désir de transmission et de propagation qui est à l'origine du projet. Quand j’ai découvert ces chants, je me suis dit que ce n’était pas possible qu’ils soient si peu connus. Sans doute parce qu’ils n’ont pas été diffusés par l’industrie du disque et qu’ils sont chantés par des personnes anonymes. Ce travail est donc aussi une manière de donner accès à ces chants. J’aimerais beaucoup que les gens qui écoutent nos disques aillent ensuite chercher les collectages originaux. Certains sont accessibles sur internet.
On observe aujourd’hui un retour des musiques traditionnelles. Comment vois-tu cette scène ?
Je trouve cela très intéressant. Bien sûr, certaines personnes n’ont jamais cessé de pratiquer ces musiques : dans les bals, dans la transmission, dans la pratique du collectage. Mais ces musiques avaient un peu disparu des radars d'un public plus large. Je trouve très positif qu’on travaille ces répertoires et qu’on reprenne la chaîne de transmission. C’est aussi une matière très propice à l’expérimentation : beaucoup de chants reposent sur des formes répétitives. Et comme il s’agit souvent de chansons anonymes, on se sent plus libre d’expérimenter, sans l’ombre d’un.e auteur.rice.
Vas-tu continuer ton exploration de la péninsule ibérique ?
Oui. Je travaille actuellement sur un répertoire des Asturies. Mais cette fois, j’ai voulu adopter une approche différente : un rapport plus direct, moins médiatisé par les collectages. Dans les Asturies, la pratique des musiques traditionnelles est encore très vivante, donc je voulais aller à la rencontre de celleux qui la pratiquent. Je travaille notamment avec une musicienne asturienne installée à Brest, Clara Diez Márquez. Elle chante, joue et danse ce répertoire depuis l’enfance, car elle a grandi dans une famille qui faisait du collectage. Nous échangeons des chants, nous chantons ensemble, elle m'enseigne la pratique des percussions asturiennes et elle me transmet aussi certaines techniques vocales liées à ce réprtoire. Grâce à une bourse de compagnonnage de la FAMDT, nous nous retrouvons régulièrement pour travailler. C’est important pour moi aussi par rapport aux questions d’appropriation culturelle. Travailler avec une praticienne de cette culture me permet de m'interroger à chaque instant sur l'endroit où je me place et sur le rapport que j'entretiens avec ces chants, leur région d'origine, ses artistes et ses habitant.e.s, de rester toujours attentive à ne pas faire un geste d’extraction, mais plutôt de dialogue et de transmission.
Propos recueillis par Mathieu Durieux

