Les deux programmateurs de Super Flux nous parlent du festival

Marie-Line Calvo et Antoine de La Roncière, les deux programmateurs.trices du festival Super Flux présentent cette neuvième édition.

Quelle est l'identité du Festival Super Flux ?

MLC : Tout est dans le titre : un concentré de musiques surprenantes !
Pour moi, Super Flux est une sorte de laboratoire où l'expérimentation se passerait sur scène.
La direction artistique de ce festival va fouiner du côté des musiques répétitives, expérimentales où chaque concert est une expérience en soi.
Ce qui retient en général notre attention sur la programmation, ce sont les formes atypiques ou encore la façon de faire de la musique différemment.
L'expérimentation reste quand même un des maître mot pour moi.

ADLR : Super Flux est un festival qui puise dans le meilleur de l'expérimentation sonore, dans l'énergie de musiques noise, rock bruitistes, drone, free, improvisées, contemporaines....
Les réflexions sur le son, ce que c'est, comment il se crée, se construit et la recherche de projets ludiques sont au cœur de nos préoccupations.
Expérimenter c'est aussi donner à tout le monde la possibilité d'entendre des propositions uniques en leur genre, savoir créer de la différence pour susciter de la curiosité...

Comment va se dérouler cette neuvième édition ?

MLC : Déjà, elle va se dérouler et avoir lieu, et ça, c'est génial !  C'est un immense plaisir au vu des deux dernières éditions annulées. Cette année est aussi empreinte de nouveauté avec l'arrivée d'Antoine, mon nouveau binôme à la programmation.
Il a donc fallu trouver des points de convergence et des envies communes. Une co-programmation, ça se danse à deux et mérite de trouver son rythme.
Je pense que pour cette première, nous avons réussi à osciller entre propositions très surprenantes, sortant des sentiers battus ( "The Textility of making" de Julien Boudart et Anaïs Rousset, Tomoko Sauvage), figures emblématiques de ce type de musique (Pierre Bastien) ou habitués (Gaspard Claus) tout en mettant un point d'honneur à soutenir la scène locale qui, nous avons de la chance, est très active dans cette frange musicale (Richardeau/Coulon, Mélanie Loisel).
Il est important de rappeler aussi que nous veillons à la parité, pas toujours simple dans ce milieu (mais comme partout, hein).

ADLR : C'est une première édition pour ma part et je n'ai pas eu la déception de devoir annuler. J'arrive donc avec le plaisir d'avoir pu co-construire une programmation de A jusqu'à Z avec Marie-Line, qui est là depuis quelques années et qui m'a bien aidé pour me fondre dans le projet.
C'était effectivement l'occasion de faire des propositions qui me ressemblent, tout en me fondant dans les esthétiques défendues par le festival.
Pour ajouter à ce que dit ma camarade, entre projets étonnants et figures emblématiques, nous avons aussi une création inédite : un trio tout beau tout neuf avec trois musiciens importants des musiques improvisées (Praxis Laps), un trio de cordes augmenté d'électronique (Hyperborée) qui vont ajouter aussi une autre couleur. Le dialogue entre éléments acoustiques et électroniques, instruments à cordes, machines sonores, sont des thématiques que nous retrouverons dans cette édition.

Pourquoi ce choix du hors-les-murs ?

MLC : Le "hors-les-murs" permet une liberté totale de programmation et donne ainsi un visage, une couleur au festival. Le fait de ne pas être "chez nous", nous sort aussi de notre zone de confort et certainement de nos habitudes.
Nous aurions peut-être plus tendance à programmer des formules plus "classiques" en nos murs, comme ça a déjà été le cas.
Ça permet aussi de réfléchir à la connexion artiste/lieu, chaque endroit est différent mais ne correspond pas à tous les artistes. C'est passionnant de trouver l'écrin qui mettra le plus en valeur l'artiste.
Cette année, tous nos partenaires (habitués et nouveaux) ont répondu présents. Après deux ans d'absence, c'est assez jouissif de proposer plusieurs formes aux quatre coins de la ville !

ADLR : Ce choix correspond aussi à l'esprit du festival, être en dehors des sentiers battus !
Et puis aller ailleurs nous permet de faire visiter la ville, lui donner une allure de chemin de Compostelle de ces musiques. Comme un parcours sonore et expérimental qui les fait passer d'une ambiance à une autre dans des lieux différents à chaque fois.
Et puis faire du rock bruitiste au Bateau Ivre dans le temple historique de ces musiques tombe sous le sens, faire résonner la contrebasse Mélanie Loisel au Temple aussi. Finalement nous avons trouvé une cohérence entre les lieux et les propositions, ce qui fait le charme du festival.

 

Y a-t-il un concert du festival que vous souhaitez particulièrement mettre en avant ?

MLC : C'est toujours la question à laquelle j'ai du mal à répondre ahah. En vrai, j'ai envie de tous les mettre en avant car ils sont tous très différents et uniques en leur genre.
Cependant, c'est un grand plaisir d'accueillir Pierre Bastien, tout comme Gaspar Claus qui a sorti un des plus beaux albums de 2021.
Mais j'avoue que personnellement, j'attends avec impatience la performance des bols sonores de Tomoko Sauvage à l'Arcades Institute, ou le métier à tisser qui fait du son au CCC-OD "The Textility of making" de Julien Boudart et Anaïs Rousset.
Ce sont quand même deux projets complètement fous qu'on ne voit pas tous les jours !

ADLR : Pas facile d'y répondre en effet ! Tous les projets nous tiennent à cœur mais ceux plus expérimentaux dans leur forme, "The Textility of making" et Tomoko Sauvage, nous font saliver par leur dimension visuelle plus prononcée. Ensuite la création Praxis Laps et le trio de cordes augmentées Hyperborée apportent chacun une couleur différente, ce qui nous fera passer des
moments très différents chaque jour.

Quel regard portez-vous sur la scène tourangelle autour de ces musiques ?

MLC : Justement, je l'évoquais plus haut, il y a clairement une scène tourangelle autour de ces musiques expérimentales, ou répétitives etc.
Pour ne pas les citer, je pense au label Un Je-Ne-Sais-Quoi, avec qui nous travaillons régulièrement, qui a apporté une visibilité à cette scène ou plus particulièrement à JB, qui avec Tachycardie, a entrainé dans son sillage moultes musicien·e·s et donné une visibilité nationale à tous ces projets.
C'est hyper intéressant et très excitant d'avoir cette scène en local. Ça montre à quel point les artistes de la région sont ouvert.e.s d'esprit, libres et sans contraintes. Et on apprend énormément à leurs côtés.
Venant d'une autre région, c'est une des premières choses qui m'a marqué en arrivant ici. C'est très inspirant.


ADLR : La scène musicale tourangelle est très riche et dans tous les styles musicaux. J'ai toujours vécu dans des endroits où il y avait des scènes musicales
expérimentales et Tours ne déroge pas à la règle. Que ce soit en effet Un Je-Ne-Sais-Quoi, ou encore certains musiciens du Capsul Collectif. Il y a de quoi programmer des projets intéressants et ça nous permet de trouver une liberté de ton. Tours est vraiment une ville incroyable quand on aime la musique !

Comment s'est passé votre collaboration ?

MLC : C'était l'enfer ! ahaha

Plus sérieusement, comme je disais plus haut, il a fallu s'apprivoiser, trouver des terrains d'ententes communs avant de se laisser plus de liberté. Pour moi, c'était lâcher des habitudes, réflexes que j'avais avec Renaud Baillet (l’ancien programmateur) pour en dessiner de nouveaux.
Et pour Antoine, j'imagine, que c'était de comprendre intimement le festival mais je ne voudrais certainement pas parler à sa place ! C'est un exercice difficile que de programmer avec une autre personne et qu'on ne connait pas du tout. Mais je suis très fière de cette première édition ensemble et j'espère qu'il y en aura encore plein d'autres.

ADLR : Pour moi c'était d'abord de comprendre le festival, Marie-Line a tout à fait raison, même si mes envies et mes goûts musicaux se rapprochent de ces esthétiques et que j'ai travaillé dans un festival couvrant ces musiques aussi, il fallait m'approprier le format et les contraintes du festival. Aussi nous devions nous connaître humainement et sur le plan des idées de programmation, ce qui a collé assez rapidement en fait, nous avions plusieurs propositions en commun. Je devais aussi découvrir une façon de programmer à deux ce qui était aussi un challenge pour moi. C'est une très grande fierté aussi et j'en espère bien d'autres !

Après 9 ans, comment voyez-vous l'évolution du festival ?

MLC : Personnellement, j'aimerais lui donner plus d'ampleur, plus d'ambition au sens noble du terme. Qu'il prenne une dimension plus nationale, pourquoi pas avec des projets de création inédites soutenu par le Petit Faucheux et le Temps Machine. Ce serait intéressant d'imaginer la circulation de ce type de création en national, montrer que ces musiques peuvent être accessible si on adopte le bon regard. Ça voudrait dire aussi travailler sur plus d'actions culturelles, de pédagogie, d'ateliers, que sais-je ! Ce que je sais, c'est qu'il y a encore un joli chemin à tracer.

ADLR : Je veux aussi lui donner une autre dimension, en allant plus loin dans la création, la recherche sonore et musicale, avec des collaborations et des projets que nous monterions à des niveaux nationaux avec des partenaires.

Il y a de belles propositions de festivals de ce type et Super Flux y a tout à fait sa place. Avoir plus d'ampleur nous permettrait de toucher un public plus nombreux, venant de plus loin que de la région de Tours.

Quel regard portez-vous sur cette scène de musiques "expérimentales", "libres", "à la marge"... ?

MLC : Je me dis que nous avons une chance inouïe que de travailler sur ces esthétiques car elles nous donnent à voir et à penser le monde différemment.
Certes, ça restera toujours des musiques de niche mais pour moi, elle méritent autant à être connues et reconnues que d'autres musiques.
Quand on voit qu'une femme comme Suzanne Ciani (que nous devions recevoir en 2020), est une pionnière de la musique électronique, et qu'elle passait pour une hurluberlue dans les années 50, ça me fait marrer.
Je me dis que ces musiques là, disent toujours quelque chose de nos sociétés et c'est passionnant de suivre cette scène.
Même s'il n'y aura jamais de victoire de la musique pour ces artistes là, (et heureusement ahaha), ils mériteraient à être plus visible sur de grandes scènes nationales. Mais c'est comme le DIY ou autre mouvement de pensée musicale, elles sont précieuses car rare. Et c'est ce que j'aime profondément dans Super Flux, c'est ce petit concentré qui donne à voir toute la richesse de cette scène.

ADLR : C'est une scène très importante qui doit absolument vivre et être financée pour continuer à exister. Elle est vibrante, riche, présente partout sur le territoire national et s'accoquine avec plein d'autres disciplines. 

Elle mérite d'être défendue ardemment et reconnue par les institutions comme essentielle au paysage musical en France. Si la musique commerciale existe c'est pour que ces musiques expérimentales puissent s'exprimer librement à côté.

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